Le parcours : La Californie

30/03/2018

Oregon - San Francisco - 688kms

+ 7208metres - 7206metres

 

San Francisco - San Diego - 987kms

+ 8105metres - 8055metres

 

 

       La symbolique de la Californie est immense. Aux yeux du monde entier, elle est ce que tous désirent. Un rêve, un endroit de tous les possibles où succès et extravagance dessinent le visage d’un système capitaliste à la limite de sa perfection. La fierté américaine est assez grande pour qu’on le sache, la Californie est l’exemple que l’on doit bien évidemment tous suivre pour vivre dans un monde joyeux d’argent, de consommation et de paraître. Nous deux les premiers avec notre matériel, nous faisons partie de ce système, enfant de la globalisation oblige. Nos futures expériences au Mexique, en Amérique Centrale et du Sud seront certainement là pour nous en faire la démonstration. Mais la première anti-éducation qui nous fait penser que l’on ne va pas tout à fait dans le même sens est que nous rentrons en Californie à bicyclette. On se sent déjà un peu plus alternatifs et pas peu fier face au trucks (4x4) tout terrain qui ne verront certainement que la couleur du bitume dans leur vie aux États-Unis et qui, accessoirement, brûlent une essence bon marché à près de quinze litres au cent.

 

 

       Mais avant toute chose, il faut remettre les choses géographiquement au clair. La Californie est immense et ce que l’on en connaît outre-Atlantique ne se résume à coup sûr qu’aux classiques. Il y a San Francisco, sa baie et la Silicon Valley. Il y a Los Angeles et Malibu beach. Aussi San Diego et un mur frontière qui fait la une des journaux du monde entier. Il y a des parcs nationaux mais on ne saurait pas dire en bon français si c’est Yellowstone, le Grand Canyon ou encore Zion qui habite cet état. Aucun d’entre eux, bien entendu, ne se trouvent en Californie. Ici les incontournables s’appellent Sequoia, Yosemite ou encore Death Valley et ne représentent qu’une toute petite partie de ce que la Californie a à offrir.

 

       La Californie du nord et la Californie du sud sont fondamentalement différentes. Ce sont deux univers à part entière. Pour grossir les traits et vous donner une idée rapide, se trouve au nord une région rurale et forestière avec des petites villes. Au sud, des grandes villes et des exploitations en tous genres à perte de vue. Nous suivons toujours la même route 101 longeant la côte. A l’entrée nord de l’état, la route fait exception à la règle en entrant dans les terres pour éviter des reliefs trop abrupts.

 

 

 

       Ce détour nous vaut de longues et difficiles montées sur les reliefs de l’intérieur et nous présente ainsi aux forêts de sequoias géants des deux parcs Redwoods et Humbolt. C’est un détour qui n’en est pas vraiment un. Le chemin a travers les arbres est sensationnel. Une étrange connexion nous lie instantanément avec ces arbres vieux de plus de mille cinq cents ans qui s’élèvent pour la plupart a plus de quatre-vingts mètres de hauteur. Nous apprenons à les connaitre en les observants et en les écoutants briser un vent qui les berce dans leurs longues et paisibles vies, faisant craquer leurs troncs aux milles cernes d’accroissements. L’expérience est transcendante. Nous posons souvent les vélos en bordure de forêt pour des marches à leurs pieds. À plusieurs reprises, nous répondons à cet appel de la déambulation entre les racines de ces géants et nous nous imprégnons de leurs mémoires.

 

       Nous nous sentons petits, minuscules, ridicules face à leur taille bien entendu mais surtout face à leur âge. Il est incroyable de se dire qu’eux peuvent témoigner de deux mille ans d’histoire quand l’homme moderne se bat pour vivre moins de cent ans. Celle que l’on connait de notre vivant est certainement l’histoire contenu dans la vie de la plus petite de leurs branches, celle d'à peine six douzaine de leurs cernes.

 

Comment  une espèce végétale peut en savoir autant sur la longévité ? Il est incroyable alors de savoir que les sequoias se transmettent de génération en génération, et ce depuis des millions d’années, une génétique à la limite de la perfection. Elle fait croire à ce qu’une pierre philosophale circule précieusement entre feuilles, branches et racines de chacun d’entre eux. Nous avons devant et au-dessus de nous les alchimistes de la forêt. Des personnages qui nous inspirent profondément sur notre chemin. Eux ne prétendent à rien d’autre que de vivre paisiblement et longtemps. Ils détiennent le secret de guérison fasse aux insectes ravageurs, aussi celui d’une vie quasi-éternelle et à défaut de changer leurs écorces en métaux précieux, ils savent changer du monoxyde de carbone en oxygène...

 

       A l’occasion de notre rencontre avec le premier de ces alchimistes, à la sortie de la ville de Crescent City, nous nous arrêtions, laissant tomber les vélos à terre pour l’embrasser. Nous serrer contre lui, coller nos visages émus sur son épaisse écorce et sentir l’énergie de sa vie. Un mouvement qui peut faire rire et qui a dû surprendre les automobilistes passants en trombe, mais l’on vous met au défi de faire ce geste amical au prochain grand arbre que vous croiserez. Vous aurez un bref aperçu de l’émotion que nous avons ressenti ce jour-là.

 

 

 

       Un bitume toujours de bonne qualité guide nos roues vers la cote a nouveau. Le bas-côté est large et la signalisation prévient plutôt bien les fous du volant que les cyclistes colonisent la région. Un monde agricole se dévoile maintenant. L’homme blanc s’est établi ici depuis peu dans l’histoire et pourtant, le paysage ressemble trait pour trait aux campagnes anglaises. Entre le dix-neuvième siècle et le début du vingtième, il a exploité plus de quatre-vingt-quinze pour-cent du patrimoine forestier de séquoias, pillant et désertant ainsi un peu plus une région unique au monde. Aujourd’hui les forets sont devenus des champs ou les vaches pétrissent néanmoins une herbe bien verte alors que les bois fauchés pourrissent lentement en soutenant les murs des riches maisons San Franciscaines et des alentours. La conséquence positive directe de rentrer dans une région agricole et que l’on retrouve des produits laitiers frais. Au bonheur de Sophie, il y a du beurre sorti de la baratte en vente directe dans toutes les épiceries ainsi que du fromage onctueux aux saveurs olfactives détestables. Il y a, semble-t-il, un bon côté dans chaque chose, nous nous en accommodons très facilement. Mais nos pensées vont droit pour les arbres et non aux comptes bancaires saturée des crémières californiennes.

 

     

C’est une singulière et charmante Californie que nous traversons aux alentours de Bodega Bay. Notre voyage culinaire continue et s’étonne de trouver la petite boulangerie du village de Tomales. Au petit matin, nous y trouvons un excellent pain frais, défiant qualitativement tous ceux de la meilleure boulangerie de France. Agrémenté d’un thé pour Sophie et d’un café pour Jeremy, sa croûte croustillante craque sous nos dents affamées de denrées françaises. C’est un plaisir sans nom. C’est envoûtant, c’est incroyable, c’est jouissif tout simplement. C’est un autre voyage que l'on s'offre assis sur la petite table de la terrasse dans notre cher pays que nous avons quitté il y a plus de six mois maintenant. Le pain a lui seul nous émeut car depuis l’océan arctique, nous n’avions encore eu l’occasion de trouver une boulangerie digne de ce nom. Je vous laisse imaginer alors la sensation que nous avons eu lorsque la boulangère nous a conseillée son Kouign-Amann, sa spécialité devant toutes ses autres pâtisseries… Nous étions au bord des larmes quand nos papilles furent au contact de la pâte saturée de beurre.

 

     Les forces ainsi emmagasinées nous tirent jusqu’au Golden Gate bridge sans encombre après de beaux et longs efforts entre Stinson Beach et Sausalito. Les retrouvailles avec le meilleur ami de Sophie et sa femme sont hautes en émotions. Eux nous accueillent sur le pont, comme prévu, pour les fêtes de fin d’année. Voila près de neuf mois que nous leurs avions lancé à la volée autour d’une table de la crêperie du Cinéma de Fontenay-Le-Fleury (Yvelines) que nous serions à San Francisco pour Noël. Nous sommes le vingt-deux décembre deux mille dix-sept a l’entrée de la ville. Nous pouvons dès à présent et pour le futur nous considérer avec fierté des gens de paroles. Petite précision, pour ceux qui pensent que la traversé du pont est payante, elle l’est pour les voitures, mais pas pour les cyclistes.

 

       La ville absorbe notre temps. Celui-là passe vite, très vite. Entre célébrations et moments inoubliables avec nos amis, il est déjà l’heure de repartir. Voici deux semaines que nous sommes ici et les feux d’artifices viennent de retentir il y a plusieurs jours déjà, marquant le début d’une année complète sur la route si tout se passe bien. On touche du bois et on continu.  Nanuk et Buck (les vélos) ont eu leurs présents de Noël. Nouvelles cassettes, nouvelles chaines et un nouveau porte bagage avec et un nouveau bagage pour Nanuk, rien ne peut plus arrêter notre progression. Nous sommes repus de toutes les facilités de la ville, il faut partir. L’appel de la route est à ce stade quasi-maladif. La cure est simple, faire le premier pas en direction de la sortie. Quand la léthargie de la ville nous rattrape, la même addiction au départ revient comme celle des effluves d’un calvados trente an d'age dans le sang.

 

       C’est sobre que nous affrontons les montagnes russes de la route côtière en direction de Santa Cruz. Étrangement, le budget Californien pour élargir le bas-côté des routes dans la région semble avoir été coupé. Nous passons des virages serrés ou la visibilité est nulle pour les voitures qui nous doublent à cent à l’heure sur des portions à soixante. Elles sont à deux doigts de prendre nos vies et plus le temps passe dans les longues et lentes montées, plus on dessine dans nos esprits déjà fatigués l’image de nos corps inertes étalés, nos visages écrasés contre la surface bitumée. Parfois la psychose existe sur la route. Chacun de nous deux se renferme dans ses pensées et les plus sombres de celles-là ne sont jamais dites à haute-voix. Il est facile de l’écrire après-coup mais la superstition veut que l’on se taise sur la route. S’imaginer le pire des évènements fait partie de notre nature animale. Il faut se préparer à toutes éventualités pour réagir et ainsi essayer de vivre, survivre. L’effort devient maintenant mental plus que physique. Savoir et avoir conscience du danger puis mettre de force cette idée de côté pour affronter cette montée de la plus humble des manières. Se taire, avancer, souffrir, grimper, atteindre le sommet et redescendre pour ensuite, recommencer. Le voyage au long cours par la force de l’Homme est une incroyable expérience de vie. Équilibrer les joies et les peines est un travail de tous les instants. Se rendre compte que le salut se trouve souvent dans les douleurs les plus profondes est une banalité souvent incomprise. Nous continuons et, au soir de ces étapes du chaos, nous nous réconfortons avec une soupe chaude et un plat simple de riz ou de pâtes et quand l’occasion se présente, un carré de chocolat.

 

 

 

 

       Big Sur, Santa Barbara, la route numéro un et la numéro trente-trois sont bloqués par des glissements de terrain. L’été fut ravageur avec des flammes emportant les forêts de Californie avec elles, l’hiver l’est davantage en décrochant les pentes aux angles trop aiguës qui n’ont plus assez de végétation pour retenir les terres détrempées par les dernières précipitations. Nous revoyons notre itinéraire de traversée de la Californie du Sud de force, et c’est ainsi que nous entrons dans la vallée centrale de l’état, via Hollister, Coalinga et Taft. Défaisons-nous des images de séquoias et autres plages californiennes aux flans abruptes, nous voici à présent et après un long parcours par monts et vallons, dans un plateau désertique ou rien d’autre ne pousse que de l’herbe déjà brûlée. Pour un temps, on se demande même pourquoi l’homme blanc a un jour voulu s’y installer tellement l’endroit semble hostile. Il n’y a pas d’eau qui s’écoule, tout du moins, pas en surface. C’est le début de cette zone aride que nous devons traverser jusqu’en Basse-Californie du Sud au Mexique. Les montagnes que l’on longe à l’ouest sont belles, les longueurs qui s’étalent devant nous au sud, sont sans fin. Il nous faudra deux jours entiers de lignes droites pour en arriver à bout de cet espace. Quand la monotonie de l’endroit nous guide dans nos pensées, nous nous faisons d’abord surprendre en rencontrant des champs de pistaches. Ils sont des milliers, surement même des millions d’arbres et cinquante kilomètres durant, il n’y a d’yeux que pour eux. Une odeur étrange émane des champs. Nous ressentons l’atmosphère pesante des produits chimique bazardés sur les arbres pour garantir une productivité conventionnellement optimale. Entre les parcelles, des petites signalisations indique « Zone dangereuse ». Nous savons à quoi nous en tenir, nous avançons pour se donner la chance de ne pas dormir entre deux rangées d’arbres dorées aux pesticides. Une épreuve en cache une autre. Après les pistaches californiennes, nous arrivons dans les champs de pétroles de la région de Taft. Notre système olfactif est saturé, nous sentons les entrailles de la Terre. Elle saigne sous les coups acharnés des machines qui tire des sous-sol l’or noir.

 

 

       Une chaine de montagne nous sépare de Los Angeles, c’est la dernière avant le Mexique. Un col a mille huit cents mètres d’altitude nous lance un défi largement surmonté. De l’autre cote, la Old Ridge Route s’avère être un itinéraire bis incroyable pour descendre vers la mégalopole. C’est une route abandonnée et l’histoire perdue d’une prouesse d’ingénierie à l’attrait touristique d’un temps. Les riches du début du vingtième siècle avaient pour loisir de venir étourdir leurs dames dans les lacées étroits d’une route longeant une crête de montagne jusque dans les hauteurs de ses pics. D’un jour à l’autre, la route cessa d’exister pour mettre en lumière une nouvelle voie rapide passant dans la vallée. Deux barrières et puis s’en vont, la route fut ainsi laissée. Aujourd’hui elle est acharnée par une nature qui lentement reprend ses droits. Par endroit, le pavé a même totalement cédé à nouveau la place au sable et à la roche. Des plantes poussent et dominent les bas-côtés. Parfois, elles percent le vieux bitume fragile et ridé. C’est un délice à parcourir à vélo. Pour nous, c’est un moment hors du temps, une balade suspendue dans la montagne qui nous rappel a quel point ce que l’homme construit peut être éphémère est insignifiant à l’échelle de la Nature. C’est une vision romantique intéressante lorsqu’on pense que dans quelques mètres simplement, nous allons entamer une traversée de près de quatre cents kilomètres de villes entre Santa Clarita et Tijuana, ville frontière mexicaine.

 

 

 

 

        C’est l’une des mégalopoles les plus étalés de la planète, un autre challenge qui s’offre à nous, à perte de vue cette fois-ci. Santa Clarita, Studio City, Universal City, Hollywood, Los Angeles, Long Beach, Newport, Oceanside, Carlsbad, Encinitas, San Diego et beaucoup d’autres s’enchainent comme une longue ceinture costale qui assure bien de marquer les disparités entre caucasiens, hispaniques, afros et natifs américains. Pas le choix, nous fonçons à travers les grandes avenues rectilignes et au soir premier soir, nous dormons dans un hôtel à deux pas de la Warner Bros. L’expérience de cette traversée hyper-urbaine est intense mais est aussi riche d’enseignement. On se rappellera dans tout ce brouhaha quatre jours durant, les rencontres incroyables avec la famille Symond, les enfants de l’école Montessori de Mission Viejo, Melina Rissone et Jean-Christophe Matteu et leurs trois filles ainsi que les enfants de l’école primaire de San Diego « Unified School District » avec qui de sincères amitiés se sont nouées.

 

 

 

Eux tous réunis deviennent un tremplin pour notre passage de la frontière avec le Mexique. C’est galvanisé d’une énergie humaine incroyable que nous nous nous dirigeons le deux février vers la frontière mexicaine.  Jean-Christophe nous fait l’immense honneur de nous accompagner jusqu’au tourniquet d’entrée dans le pays voisin. Nous passons de l’autre cote du mur, nous entrons dans un nouveau monde.

 

 

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